Offres d'emploi absurdes, algorithme défaillant, conseillers débordés. En 2026, France Travail peine encore à cibler les bons profils.
Deux ans après son lancement, France Travail continue de faire parler de lui. L’institution, qui a remplacé Pôle emploi le 1er janvier 2024, promettait un accompagnement modernisé des demandeurs d’emploi. Pourtant, de nombreux témoignages révèlent des dysfonctionnements persistants dans le système de mise en relation entre offres et profils.
Des offres d’emploi totalement inadaptées aux profils
Félix, 34 ans, développeur Python au chômage depuis octobre, a reçu une proposition pour travailler dans une animalerie. Il a d’abord éclaté de rire, puis s’est inquiété. Son conseiller ne semble pas comprendre son métier, qui ne rentre dans aucune case du système.
Morgane, hôtesse d’accueil de 28 ans, s’est vue proposer un poste d’intervenante dans un centre d’amincissement. Elle pèse 130 kilos et l’annonce précisait que le candidat devait « représenter l’entreprise ». Cette situation pose la question des dommages psychologiques pour des personnes vulnérables.
Damien, 37 ans, titulaire de deux masters, a reçu une offre de commercial en machines à traire pour les pays de l’Est. L’algorithme avait simplement repéré son niveau de russe (LV1 au lycée) et ses jobs étudiants dans l’agriculture.
« J’ai beau dire à mon conseiller que ça n’a rien à voir avec ce que je fais, il ne comprend pas. Mon métier est inconnu, je ne rentre dans aucune case. »
Des situations parfois dérangeantes
Benjamin, 42 ans, a reçu une offre exigeant des notions en mandarin, langue qu’il ne parle pas. Sa seconde proposition était un CDD de fraiseur à trois heures de route de chez lui. Il craint désormais pour ses allocations s’il refuse ces offres inadaptées.
Thalie, 36 ans, souffre de dyslexie et dyscalculie sévères. Malgré ces informations dans son dossier, son conseiller lui a proposé une formation de croupière en casino. Julia, 25 ans, végane et militante animale, a quant à elle reçu une offre pour travailler dans un abattoir.
- Un développeur Python reçoit une offre en animalerie
- Une hôtesse d’accueil est orientée vers un centre d’amincissement
- Un diplômé en sciences cognitives se voit proposer un poste de commercial agricole
- Une personne dyscalculique reçoit une formation de croupière
- Une militante végane est dirigée vers un abattoir
Un système sous pression avec des conseillers surchargés
Selon un rapport conjoint de l’IGF et de l’Igas publié en février 2023, un conseiller accompagne en moyenne 400 demandeurs d’emploi « proches de l’emploi ». Dans certains territoires en tension, ce chiffre monte à 700, voire plus. Le sociologue Didier Demazière expliquait en 2024 que « certaines agences locales sont ainsi embolisées ».
France Travail nuance ces données. L’institution affirme que ses conseillers suivent en moyenne 260 chercheurs d’emploi. De nouvelles formes d’accompagnement sont expérimentées, avec des portefeuilles allant de 40 à 70 personnes pour un suivi intensif, jusqu’à 450 pour les plus autonomes.
En comparaison, en Allemagne, où le taux de chômage était de 3 % en 2022, un conseiller suivait en moyenne 115 demandeurs d’emploi. L’écart reste significatif avec la situation française.
Le témoignage d’une ancienne conseillère
Jasmine a travaillé dans une agence France Travail à Marseille entre 2024 et 2025. Elle décrit des conseillers bien intentionnés, mais noyés par la charge de travail. Selon elle, aller trop dans le sens du demandeur d’emploi expose à des rappels de la hiérarchie.
Les conseillers sont souvent recrutés en CDD de six mois, renouvelés au dernier moment. Ce système permettrait, selon Jasmine, de se débarrasser des contestataires. Début 2025, un questionnaire anonyme dans son agence a révélé que la majorité des salariés ne trouvait plus de sens à son travail.
Un double algorithme : proposition et surveillance
Le gouvernement a renforcé les contrôles des demandeurs d’emploi. Les chiffres sont passés de moins de 200 000 en 2017 à plus de 600 000 en 2024, avec un objectif de 1,5 million à l’horizon 2027. Début 2025, des robots ont été déployés pour analyser les dossiers et classer les demandeurs selon trois niveaux de suspicion.
Les règles restent strictes pour les inscrits. Dès leur inscription, ils ont trente jours pour remplir leur projet personnalisé d’accès à l’emploi (PPAE). Ils doivent accepter les offres raisonnables d’emploi (ORE), sous peine de sanctions dès le second refus non justifié : radiation et suppression d’allocation pour deux mois.
France Travail tient à clarifier un point important. Les offres envoyées via le site ou l’application ne constituent pas automatiquement des ORE. Pour qu’une offre soit considérée comme telle, elle doit faire l’objet d’un envoi formel par courrier, accompagné d’une notification. Certains profils, comme les personnes en reconversion ou les créateurs d’entreprise, ne sont pas concernés par ce dispositif.
L’institution annonce des améliorations à venir. Elle souhaite mieux expliquer le fonctionnement de son système aux demandeurs d’emploi et intégrer des critères plus fins, comme les soft skills. L’objectif est d’adapter les propositions au degré d’ouverture de chaque candidat dans sa recherche.