BlogEn BrefSalvator Mundi : une œuvre au parfum de scandale

Salvator Mundi : une œuvre au parfum de scandale

Le monde de l’art réserve parfois des histoires rocambolesques qu’un scénariste d’Hollywood aurait bien du mal à imaginer. L’histoire du tableau « Salvator Mundi » a toute sa place dans la catégorie des films à rebondissement puisque l’œuvre vendue aux enchères pour la somme de 450 millions de dollars, en 2017, à un acquéreur anonyme, n’en finit pas de défrayer la chronique. Jamais réapparu sur la scène publique depuis son achat, le tableau représentant Jésus sauveur du monde figurerait en bonne place sur le yacht du prince héritier d’Arabie saoudite. Une destination curieuse pour une œuvre qui pourrait bien ne pas être de Léonard de Vinci.  De Mohammed ben Salmane à Yves Bouvier, en passant par Dmitri Rybolovlev, retour sur le destin inouï d’une peinture pas comme les autres. 

Salvator Mundi est plus qu’un tableau. Il est une énigme dans le monde de l’art et au-delà. Dernière énigme en date : l’auteur de la toile, qui serait – selon une thèse défendue dans un livre paru le 25 juin dernier de Carmen Bambach, – l’assistant de Léonard de Vinci. Mais revenons-en à la genèse de ce « chef d’oeuvre » : déniché, en 2005, par un marchand d’art américain dans une vente aux enchères sans prétention en Louisiane, ce tableau de 65 cm sur 45 cm représentant Jésus émergeant des ténèbres n’avait pas suscité un énorme enthousiasme. Il faut dire que la toile était sérieusement dégradée et qu’un très long travail de restauration aura été nécessaire afin de restituer toute sa qualité artistique. Une œuvre finalement peu chère payée (10 000 dollars) au regard du génie de son auteur : Léonard de Vinci. 

Un tableau qui prend subitement de la valeur 

Le maître italien serait l’auteur de cette œuvre et le prix estimé pour l’acquérir atteint alors des sommets. Quelques passionnés s’y intéressent même s’il s’agit là d’une ruée vers le Christ des plus incertaines, car si le nom de Léonard de Vinci revient, il n’est pas forcément considéré comme l’auteur par nombre d’experts. Le marchand d’art suisse Yves Bouvier saisit l’occasion, d’autant plus qu’il acquiert l’œuvre pour le compte d’un milliardaire russe qu’il conseille dans ses achats.

Dmitri Rybolovlev est désormais l’heureux propriétaire du Salvator Mundi grâce à un chèque de 127,5 millions d’euros. Un chiffre plutôt curieux, car le milliardaire russe apprendra après coup que Yves Bouvier – son conseiller artistique – n’aurait lui déboursé que 80 millions d’euros pour se procurer l’œuvre. En bénéficiant d’une commission officielle de 2 % à 5 % du prix de l’œuvre, ce dernier aurait donc fait une très bonne affaire en empochant, selon les avocats de Dmitri Rybolovlev, des marges tout à fait démesurées sur chaque transaction. Yves Bouvier est d’ailleurs visé par plusieurs juridictions et le Tribunal Fédéral de Suisse vient d’accepter le recours de l’Administration fiscale, qui avait demandé la levée des scellés, c’est-à-dire l’accès aux « secrets confiés à des avocats » par Yves Bouvier…

Petits arrangements entre marchands d’art et Sotheby’s 

Quel est le rôle exact des maisons de vente aux enchères dans toutes ces transactions ? Yves Bouvier et Samuel Valette, le responsable de Sotheby’s, auraient travaillé ensemble pendant des années selon le site Bloomberg. Selon les Echos, une mystérieuse clé USB avec la signature de Samuel Valette a était trouvé sur Yves Bouvier. Au point que Dmitri Rybolovlev réclame 380 millions de dollars de dommages-intérêts à Sotheby’s. Récemment, le tribunal de New York a débouté le recours en annulation de la maison de ventes contre la plainte de Rybolovlev. Sotheby’s doit faire face au procès intenté par ce dernier. Il s’agit donc du fameux « procès Sotheby’s » car, d’après le site Arty.net, « la maison de vente aux enchères a été impliquée dans 14 des 38 transactions et la plainte indique (…) qu’elle a délibérément et intentionnellement rendu la fraude possible« . Et les échanges entre Samuel Valette et Yves Bouvier sont désormais rendues publiques.

C’est dans ce contexte très fumeux qu’évolue le Salvator Mundi et son énigmatique sfumato. Les marchands d’art et les maisons de vente aux enchères s’arrachent ce tableau auréolé de mystère et tentent d’en faire un maximum de profits. Car l’histoire du tableau ne s’arrête pas là et rebondit plus loin encore lorsque Rybolovlev la propose à la maison Christie’s pour une mise aux enchères qui restera dans les annales. A peine quatre ans après avoir jeté son dévolu sur l’œuvre, Dmitri Rybolovlev s’en sépare en réalisant une plus-value. Mais un mystère bien plus important reste à percer. L’œuvre est-elle vraiment signée du maître italien ? 

Une œuvre signée de Vinci ou de son assistant ?

Pour Carmen Bambach, spécialiste de Léonard de Vinci et conservatrice en chef du Metropolitan Museum of Art de New York, Salvator Mundi est sans aucun doute l’œuvre de Giovanni Antonio Boltraffio, l’assistant de Léonard de Vinci. Le maître n’aurait procédé qu’à des « petites retouches ». Une thèse défendue dans son livre Leonardo da Vinci Rediscovered à paraître ce 25 juin,. Dès 2008, Bambach sent que la peinture n’est pas vraiment ce que certains voudraient et pourtant Christie’s use de ce nom qui fait autorité pour faire monter la sauce. 

« On ne m’a pas vraiment demandé ce que je pensais du Salvator Mundi à l’époque », raconte-t-elle au Guardian. « Si l’on ajoute mon nom à la liste, ce serait comme si je disais tacitement que j’étais pour qu’on l’authentifie comme un tableau de Léonard de Vinci. Je ne suis pas d’accord ». Et pour cause ! Christie’s n’a jamais explicitement demandé à Bambach si elle accordait la paternité de l’œuvre à de Vinci et le nom de l’experte s’est retrouvé dans un livret qui présente le tableau comme un authentique Léonard de Vinci… Bambach n’est pas la seule à remettre en cause la version de la maison de ventes, à commencer par un autre grand expert du maître italien, Jacques Franck qui note la présence de « certains détails qui ne trompent pas » à l’image « de la rotation du majeur sur lui-même ». Une erreur que de Vinci n’aurait pas pu commettre.

Bambach conclut que les 450 millions de dollars investis pour se procurer Salvator Mundi ne sont « pas un bon investissement ». Une opinion qui pourrait bien faire enrager Mohammed ben Salmane, le prince héritier d’Arabie saoudite. En effet, le très controversé homme fort d’Arabie saoudite serait le nouveau propriétaire d’une œuvre attendue au musée du Louvre Abu Dhabi. Mais depuis 2017, personne ne sait vraiment où elle est et le possible propriétaire ne peut pas revendiquer officiellement sa propriété, car le  prince ne pourrait pas justifier détenir une œuvre qui représente Jésus comme le Seigneur et non pas comme un simple prophète tel qu’il est décrit dans les textes de l’Islam. A moins que le tableau n’ait été récupéré in fine par le sulfureux Yves Bouvier, l’ancien consultant de Dmitri Rybolovlev et actionnaire de plusieurs ports-francs, ces entrepôts sécurisés soumis à aucune taxe, et qui contiennent parfois des trésors…

Le Salvator Mundi a beau montrer Jésus sortant des ténèbres, l’obscurité entoure toujours autant ce tableau.

Publié le 5 juillet 2019 à 14:14, par :
La rédaction // Facebook


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